Présenté comme un docteur en biologie et thérapeute camerounais, Polain Nzobeuh a dans une de ses publications Facebook, fait plusieurs déclarations sur le manioc. Toutes portent selon lui, sur l’existence des études scientifiques démontrant la toxicité du manioc et son impact sur le développement intellectuel des populations. D’après des spécialistes en agronomie, biologie moléculaire et en science alimentaire et nutrition, cette assertion est partiellement vraie. Présenté comme un biologiste et thérapeute camerounais, Polain Nzobeuh a fait plusieurs allégations sur sa page Facebook à propos du manioc. Le post qui s’avère être un relai d’une conversation mentionne ceci : « J’ai révélé à Valère BELIAS les études scientifiques qui démontrent la toxicité du manioc et son impact sur le développement intellectuel des populations (…) Les zones où on mange le plus de manioc, ce sont des zones où on voit le plus de crétinisme (…) Je ne dis pas que le manioc donne directement le cancer, mais c’est un contributeur, c’est un favorisateur des conditions cancéreuses ». A ce jour, le post cumule 2025 likes, plus de 1200 commentaires et 434 partages. Le manioc est-il un aliment dangereux pour la santé ? Une affirmation selon laquelle cette culture vivrière serait toxique, favoriserait le crétinisme et contribuerait au développement de cancers circule et suscite des inquiétudes. Class Pro a soumis ces allégations à des spécialistes en agronomie, en biologie moléculaire et en science alimentaire et nutrition. Leur verdict est nuancé. La vérification Nous avons contacté Polain Nzobeuh pour avoir la source qui renseigne sur la toxicité du manioc. En guise de réponse, il a envoyé à la rédaction un lien, en indiquant : « Vous trouverez dans ce document les éléments qui expliquent en partie ces faits ». Long de 13 pages, le texte semble être une partie du compte rendu d’un colloque sur des recherches et questions de santé publique tenu à Ottawa au Canada, du 31 mai au 2 juin 1982. Intitulé « la toxicité du manioc et la thyroïde », ce rapport révèle que dans les variétés classées fraiches, il existe des catégories de manioc dites douces ou amères. Ceci, « selon la teneur en acide cyanhydrique (HCN) de la pulpe. Cependant, les concentrations d’HCN dans les racines varient considérablement selon les différentes variétés étudiées », lit Class Pro. Ce qui est affirmé Plusieurs publications font état d’une toxicité générale du manioc, établissant un lien entre sa consommation et deux pathologies graves : le crétinisme et le cancer. Certaines de ces publications avancent que les zones de forte consommation de manioc sont également celles où le crétinisme est le plus répandu, laissant entendre un lien de causalité entre l’aliment et la maladie. Sur la toxicité Il est exact que certaines variétés de manioc contiennent des composés cyanogéniques susceptibles d’être toxiques. Cependant, cette caractéristique ne s’applique pas à toutes les variétés. Par ailleurs, les procédés de transformation ; épluchage, trempage, cuisson, fermentation permettent d’éliminer ces substances. Un manioc correctement transformé ne présente donc plus de risque toxique pour le consommateur. De plus, la teneur en cyanure, comme l’indique l’Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), est beaucoup plus élevée dans la peau du manioc, même si le goût amer n’indique pas avec certitude la présence de cyanure. C’est ainsi que « le cyanure libéré se dissout dans l’eau quand la fermentation est provoquée par un trempage prolongé, et s’évapore quand le manioc fermenté est séché ». Toutefois, « le séchage au soleil de petits morceaux de manioc frais pendant une courte durée n’est pas un bon procédé de détoxication. (Car) le cyanure ne sera pas complètement libéré et l’enzyme sera détruite pendant le séchage. Les techniques de transformation par séchage au soleil ne réduisent que de 60 à 70 % la teneur totale en cyanure durant les deux premiers mois de conservation », renseigne le document du FAO. Le principe toxique essentiel qui existe en quantités variables dans toutes les parties de la plante de manioc est un composé chimique appelé linamarine. Il coexiste souvent avec son homologue méthylique appelé méthyllinamarine ou lotaustraline. La linamarine est un glucoside cyanogénétique qui est transformé en acide cyanhydrique toxique ou acide prussique lorsqu’il entre en contact avec la linamarase, une enzyme qui est libérée quand les cellules des racines de manioc se rompent. La linamarine est par ailleurs un composé assez stable qui n’est pas modifié durant la cuisson du manioc. Si elle passe de l’intestin dans le sang comme glycoside intact, elle est probablement excrétée inchangée dans l’urine sans dommage pour l’organisme (Philbrick, et al., 1977). Cependant, la linamarine ingérée peut libérer du cyanure dans l’intestin durant la digestion.Toutefois, l’acide cyanhydrique (HCN) est un composé volatil qui s’évapore rapidement dans l’air à des températures supérieures à 28 °C et se dissout facilement dans l’eau. Il peut aisément être perdu durant le transport, l’entreposage et l’analyse des échantillons. FAO Sur le lien avec le crétinisme D’après une section de « La toxicité du manioc et la thyroïde : des recherches et questions de santé publique » qui n’est pas contenue dans le document source de Polain Nzobeuh, il est indiqué que « 3 à 17 % des gens qui vivent dans les régions gravement goitreuses souffrent de crétinisme et de troubles connexes ». Et « même si le manioc est cultivé dans des pays tels que l’Inde, la Thaïlande, l’Indonésie et la Malaisie, rien ne prouve que sa consommation joue un rôle quelconque dans la goitrigenèse en Asie », renseigne le compte rendu de colloque. Polain Nzobeuh établit une corrélation entre la consommation de manioc et l’apparition du crétinisme. Mais les spécialistes consultés réfutent fermement cet argument, qu’ils jugent non étayé scientifiquement. « Je ne pense pas qu’il y ait un lien statistique entre la consommation de manioc et le crétinisme », affirme Maximillienne Siewe, enseignante-chercheuse. Son analyse rejoint celle de Djeukeu Asongui William : « Le lien de causalité n’est pas établi. Par contre, sans le manioc, beaucoup de gens seraient morts. Aujourd’hui, on ne peut pas attribuer cette